Origine et histoire du monastère
La Grande-Chartreuse, située sur la commune de Saint-Pierre-de-Chartreuse (Isère) au pied du Grand Som, est le premier monastère et la maison-mère de l'ordre des Chartreux. L'implantation dans le massif qui a donné son nom à l'ordre fait de ce site le modèle de l'espace monastique cartusien, même si l'ordre s'est ensuite adapté à des établissements urbains ou de plaine. Les Chartreux, qui qualifiaient la lecture d’« aliment de l'âme », ont constitué une riche bibliothèque, souvent partiellement détruite par des avalanches, des incendies ou des pillages ; une partie de cette collection, comprenant notamment une bible dite de Notre-Dame de Casalibus et un grand lectionnaire du XIIe siècle, est conservée à la bibliothèque de Grenoble et numérisée sur Pagella. Conformément à la règle qui protège la solitude des moines, le monastère ne se visite pas, mais un musée installé dans la Correrie, en aval, présente des reconstitutions de cellules et éclaire la vie cartusienne.
Selon la tradition, maître Bruno et six compagnons, guidés par l'évêque Hugues de Grenoble, s'installèrent le 24 juin 1084 dans le vallon alors appelé « désert de Chartreuse » et y fondèrent le premier ermitage cartusien, placé sous le patronage de saint Jean‑Baptiste. En 1086 l'évêque Hugues ratifia la donation d'un domaine de 1 700 hectares, étendu ensuite par d'autres libéralités ; les premiers moines organisèrent la maison en deux ensembles distants d'environ quatre kilomètres : la Correrie, ou maison basse, et la maison haute, qui abritait le prieur et les pères. Les premières constructions étaient vraisemblablement en bois, sauf l'église, et la disposition primitive n'est connue que par la description de Guibert de Nogent, qui mentionne notamment des cellules groupées autour d'un cloître et des conduits d'eau amenés jusque dans les cellules.
Le 30 janvier 1132, un éboulement de pierres suivi d'un important panache de neige ensevelit la majorité des cellules de la maison haute, causant la mort de plusieurs moines et d'un novice ; les survivants se replièrent et, sous l'autorité du prieur Guigues, le monastère fut reconstruit deux kilomètres plus bas, dans un site mieux exposé et protégé des chutes de rochers. L'église de ce nouvel emplacement fut consacrée en octobre 1133, et Guigues rédigea—ou fit appliquer—les consuetudines cartusiae qui définissent l'équilibre entre vie érémitique et vie communautaire propre aux Chartreux.
Entre 1320 et 1676, le monastère subit huit incendies, souvent provoqués par des feux de cheminée et aggravés par des toitures en essendolles très combustibles ; après le sinistre de 1676, dom Innocent Le Masson entreprit la reconstruction selon le plan qui perdure en grande partie aujourd'hui. Les bâtiments ont été inscrits aux Monuments historiques dès 1920 et, après des épisodes de suppression et de dispersion sous la Révolution, la communauté put progressivement retrouver la Chartreuse : les biens furent mis à la disposition de la Nation en 1789 et les vœux furent interdits en 1790, la majeure partie des collections livresques et d'œuvres ayant alors été transférée à Grenoble, puis la maison fut louée à l'ordre par ordonnance royale en 1816, permettant le retour de quelques religieux.
Au tournant du XXe siècle, la communauté fut expulsée du site le 29 avril 1903 et se réfugia en Italie, à la chartreuse de Farneta ; la Grande-Chartreuse fut classée monument historique en 1912. Après une fréquentation touristique importante entre les deux guerres et la transformation du Pavillon des étrangers en maison universitaire accueillant des chercheurs, les moines purent réintégrer la Chartreuse en 1940 ; une convention de 1941 entre la communauté et l'administration des Beaux-Arts permit la restauration des bâtiments, la communauté restant locataire de l'État. Depuis 1947, le chapitre général y tient à nouveau session régulièrement.
Dans l'après-guerre, la progression du tourisme et des routes conduisit à des mesures de protection du site : classement comme site historique et naturel, interdiction de survol et limitation de la circulation automobile, avec un accueil des visiteurs concentré dans la Correrie et un itinéraire qui s'arrête à quelque distance du monastère pour préserver la solitude des religieux. L'ordre a également fondé une nouvelle chartreuse en Corée en 1999.
La vie économique de la Grande-Chartreuse a reposé anciennement sur l'élevage ovin, des cultures modestes et l'exploitation locale du minerai de fer, puis plus durablement, depuis le XIXe siècle, sur le succès commercial de la liqueur de Chartreuse, dont la formule fut transmise en 1605 et qui assure des revenus à la communauté et à l'ordre. Le prieur de la Grande-Chartreuse porte aujourd'hui le titre de ministre général de l'ordre ; la communauté élut dom Dysmas de Lassus comme prieur et ministre général en novembre 2014. La Chartreuse a inspiré de nombreux écrivains et artistes — parmi eux Chateaubriand, Stendhal, Balzac, Dumas et Léon Bloy — et a fait l'objet d'évocations au cinéma, notamment dans Le Grand Silence (2005).